IA et emploi en Belgique : ce que le Conseil supérieur de l'emploi a mesuré
Dernière mise à jour : Septembre 2026
- Résumé de l'expert
- Sommaire
- Qui est le Conseil supérieur de l'emploi, et que mesure son rapport ?
- Où en sont les entreprises belges dans l'adoption de l'IA ?
- Pourquoi un métier exposé n'est pas un métier menacé ?
- Quels métiers sont les plus exposés en Belgique ?
- L'IA détruit-elle déjà des emplois en Belgique ?
- Flandre, Wallonie, Bruxelles : même exposition, risque différent
- IA et emploi en Belgique : le vrai goulot est la compétence
- L'IA peut-elle résorber les métiers en pénurie ?
- Que recommande le Conseil aux employeurs ?
- Note de la rédaction
- Sources et Références
Résumé de l'expert
IA et emploi en Belgique : le Conseil supérieur de l'emploi chiffre à 43 % la part des travailleurs occupant un poste fortement exposé à l'intelligence artificielle, sans destruction d'emplois mesurable à ce stade [2]. Le point de blocage est ailleurs. Trente-neuf pour cent des travailleurs déclarent manquer de compétences en IA, quatorze pour cent ont été formés.
Sommaire
- Qui est le Conseil supérieur de l'emploi, et que mesure son rapport ?
- Où en sont les entreprises belges dans l'adoption de l'IA ?
- Pourquoi un métier exposé n'est pas un métier menacé ?
- Quels métiers sont les plus exposés en Belgique ?
- L'IA détruit-elle déjà des emplois en Belgique ?
- Flandre, Wallonie, Bruxelles : même exposition, risque différent
- IA et emploi en Belgique : le vrai goulot est la compétence
- L'IA peut-elle résorber les métiers en pénurie ?
- Que recommande le Conseil aux employeurs ?
Qui est le Conseil supérieur de l'emploi, et que mesure son rapport ?
Le Conseil supérieur de l'emploi est un organe fédéral d'avis, institué le 22 décembre 1995 et présidé par le ministre de l'Emploi [2]. Il réunit vingt et un experts du marché du travail, nommés par le fédéral et par les Régions. Son secrétariat est assuré par le SPF Emploi, Travail et Concertation sociale et par la Banque nationale de Belgique.
Une précision s'impose, parce que le sigle circule dans les deux sens. En Belgique, CSE signifie Conseil supérieur de l'emploi. Il n'a rien à voir avec le comité social et économique français, instance de représentation du personnel interne à l'entreprise. Chez nous, cette fonction relève du conseil d'entreprise et du comité pour la prévention et la protection au travail.
Le rapport L'intelligence artificielle et le marché du travail en Belgique [1] a été présenté le 11 février 2026 et relayé le jour même par le SPF Emploi [3][4]. Ses données sont arrêtées au 31 janvier 2026 et reposent sur les microdonnées de l'enquête sur les forces de travail et de l'enquête ICT, fournies par Statbel et Eurostat [2]. Sur l'effet macroéconomique, le Conseil assume une prudence rare : la fourchette d'impact de l'IA sur la croissance annuelle de la productivité va de 0,05 % à 1,5 %.
Où en sont les entreprises belges dans l'adoption de l'IA ?
Près de 35 % des entreprises belges ont utilisé au moins une technologie d'intelligence artificielle en 2025, soit vingt points de plus qu'en 2023 [2]. Cette progression place le pays dans le peloton de tête européen. Côté travailleurs, 33 % déclaraient recourir à l'IA générative dans leur activité professionnelle en 2025, contre 21 % en moyenne dans l'Union.
L'adoption est très inégale selon la branche. L'énergie, composée pour l'essentiel de très grandes structures, atteint 90 % d'entreprises utilisatrices. Les technologies de l'information et de la communication suivent à 78 %, puis les activités spécialisées, scientifiques et techniques à 57 %, un ensemble qui recouvre l'ingénierie, le conseil en gestion et la certification technique [2].
L'écart entre petites et grandes entreprises tient aux actifs complémentaires plutôt qu'à la technologie. Une grande entreprise produit un volume de données propres, dispose de l'infrastructure pour les exploiter et emploie des spécialistes TIC. Sans ces trois éléments, l'investissement rend peu, ce que confirme l'adoption de l'IA générative dans les PME belges.
Les usages restent concentrés sur l'automatisation des processus administratifs, l'organisation du travail et la cybersécurité [2]. La robotique et les véhicules autonomes demeuraient marginaux en 2025.
Pourquoi un métier exposé n'est pas un métier menacé ?
Parce que le rapport croise deux indicateurs distincts, et que le débat public n'en retient qu'un. L'exposition mesure le recoupement entre les applications d'IA ayant le plus progressé, principalement la compréhension à la lecture et la reconnaissance d'images, et les compétences requises par une profession [2]. Elle dit qu'une technologie touche le métier, pas dans quel sens.
La complémentarité tranche cette question. Elle dépend du niveau de responsabilité, de l'importance de la communication en face à face, des conditions de travail physiques et de la part de tâches routinières. Un métier exposé mais complémentaire voit ses tâches se transformer. Un métier exposé et peu complémentaire encourt un risque de substitution.
| Profil | Ce que l'IA fait au métier | Exemples cités par le rapport |
|---|---|---|
| Faible exposition | Peu d'effet à court terme | Couvreurs, ouvriers horticoles, aides ménagères, ouvriers agricoles |
| Forte exposition, faible complémentarité | Risque de substitution des tâches | Collaborateurs de secrétariat, comptables, économistes, concepteurs de logiciels |
| Forte exposition, forte complémentarité | Transformation du métier, pas disparition | Avocats, responsables RH, ingénieurs chimistes, professeurs du supérieur |
Source : Conseil supérieur de l'emploi, tableau 2, professions au niveau CITP à quatre chiffres [2].
Le classement des concepteurs de logiciels mérite attention : exposés et peu complémentaires, parce que les outils d'assistance à la programmation ont beaucoup progressé. Les avocats, eux, restent complémentaires, la communication en face à face et la nature critique de leurs missions faisant barrage.
Quels métiers sont les plus exposés en Belgique ?
Quarante-trois pour cent des travailleurs belges occupent un emploi fortement exposé à l'IA, sur données 2024 [2]. La moyenne masque des écarts considérables. Les managers montent à 84 %, le personnel administratif à 79 %, les professions intellectuelles, scientifiques et artistiques à 71 %. L'exposition reste faible chez les artisans, les conducteurs de machines et les professions élémentaires.
C'est en croisant avec la complémentarité que la hiérarchie s'inverse. Le personnel administratif est la catégorie la moins complémentaire sur toutes les dimensions étudiées : responsabilités limitées, peu de communication en face à face, exigences de formation plus basses, tâches routinières nombreuses [2]. Les managers, malgré une exposition supérieure, cumulent au contraire les facteurs de complémentarité.
Le rapport en tire une conséquence de genre qui relève du calcul, pas de l'intuition. Les femmes sont en moyenne aussi exposées que les hommes, mais surreprésentées dans les professions administratives et sous-représentées dans le management. Elles occupent donc plus souvent des postes peu complémentaires de l'IA.
L'IA détruit-elle déjà des emplois en Belgique ?
Pas au niveau agrégé, et le Conseil est explicite. Il n'observe aucune diminution de la proportion de personnes exerçant les professions soumises au risque de substitution le plus élevé [2]. Les études disponibles, au niveau des pays comme des entreprises, concluent à un effet global faible ou nul.
Trois réserves accompagnent ce constat, et elles comptent davantage pour un employeur que la moyenne. Des études récentes citées par le rapport relèvent un effet défavorable sur l'emploi des jeunes dans les métiers exposés : leurs connaissances plus théoriques se substituent plus facilement que l'expertise accumulée des collaborateurs expérimentés. Une baisse a par ailleurs été constatée dans les missions confiées aux indépendants de la rédaction et de la traduction. Enfin, le Conseil prévient qu'un tel constat peut changer vite.
La perception, elle, reste mesurée. Selon le Cedefop, 11 % des travailleurs belges redoutent de perdre leur emploi dans les cinq ans à cause de l'IA, contre 15 % des travailleurs européens [2].
Flandre, Wallonie, Bruxelles : même exposition, risque différent
La part de travailleurs exposés est comparable en Flandre et en Wallonie. Ce qui diffère, c'est la complémentarité, et donc le risque réel d'automatisation des tâches.
| Région | Part des emplois exposés présentant une faible complémentarité |
|---|---|
| Flandre | 52 % |
| Bruxelles | 47 % |
| Wallonie | 45 % |
Source : Conseil supérieur de l'emploi, données 2024, selon le lieu de domicile des travailleurs [2].
L'écart flamand tient à la composition de l'emploi : davantage de spécialistes TIC, d'experts en gestion d'entreprise et de fonctions administratives en comptabilité, finances et gestion du personnel parmi les emplois exposés [2]. La Wallonie compte plus de collaborateurs administratifs, également peu complémentaires, mais dans une proportion moindre du total exposé.
IA et emploi en Belgique : le vrai goulot est la compétence
Trente-neuf pour cent des travailleurs déclarent avoir besoin d'approfondir leurs connaissances en outils et systèmes d'IA. Quatorze pour cent seulement ont suivi une formation en ce sens au cours de l'année écoulée [2]. Le manque de compétences est d'ailleurs la barrière que les entreprises citent le plus souvent [3]. Dans le détail de l'enquête, les deux obstacles les plus fréquents chez celles qui ont envisagé l'IA sans l'adopter sont le manque d'expertise et l'absence de données exploitables, un classement inchangé en Belgique depuis 2021 [2].
Le socle de départ est plus faible qu'on ne le suppose pour un pays en tête de l'usage :
- 36 % des 16-24 ans possèdent des compétences numériques supérieures au niveau de base, contre 43 % dans l'Union européenne et 63 % aux Pays-Bas [2].
- 3 % des diplômés de l'enseignement supérieur ont suivi une formation liée aux TIC, ce qui place la Belgique au 24e rang sur 27 États membres, et à l'avant-dernière place si l'on ne considère que les femmes [2].
- La participation à la formation continue reste inférieure à la moyenne européenne, et les thèmes liés à l'IA ne sont souvent pas intégrés aux cursus existants [2].
La fracture d'usage double la fracture de compétence. En 2024, 45 % des 18-30 ans utilisaient l'IA générative, contre 13 % des 50-64 ans [2]. L'écart par qualification est du même ordre : 10 % chez les travailleurs faiblement qualifiés, 38 % chez les hautement qualifiés. Le Conseil signale un angle mort sectoriel : la finance et le secteur public affichent des compétences numériques à peine moyennes alors que le potentiel de l'IA y est important.
L'IA peut-elle résorber les métiers en pénurie ?
Très peu, et c'est le résultat le plus contre-intuitif du rapport. Les familles de métiers les plus touchées par les pénuries, artisans, professions élémentaires, conducteurs de machines et d'installations, sont en moyenne les moins exposées à l'IA [2]. La relation s'inverse pour les professions cognitives : forte exposition, faibles pénuries.
La liste 2026 des métiers en pénurie du Forem le donne à voir directement [5]. Ses 144 entrées comptent des couvreurs, des installateurs électriciens, des bouchers et des conducteurs de poids lourds, tous classés faiblement exposés. Ces fonctions exigent une agilité physique et une appréhension de l'espace pour lesquelles la robotique n'égale pas encore l'humain. La comparaison des listes régionales de métiers en pénurie montre par ailleurs qu'elles ne se construisent pas selon la même méthode.
La même liste wallonne contient pourtant des comptables internes, des experts comptables, des développeurs de logiciels et des analystes en cybersécurité, que le rapport range parmi les métiers les plus exposés [5]. Un employeur qui recrute sur ces profils affronte simultanément une pénurie et une transformation du contenu du poste.
Le Conseil identifie en revanche des métiers de la connaissance en tension où l'IA a un rôle utile à jouer. Selon les projections du Cedefop, la Belgique aurait besoin d'ici 2035 de 60 000 spécialistes TIC, 27 000 professionnels des soins de santé et 12 000 enseignants supplémentaires [2].
Que recommande le Conseil aux employeurs ?
La recommandation centrale porte sur la méthode de déploiement, pas sur l'outil. Le Conseil préconise d'impliquer les travailleurs dans les décisions relatives à la mise en œuvre de l'IA sur le lieu de travail, par des mécanismes de consultation, la négociation collective et la transparence de la gestion algorithmique [2].
Cette gestion algorithmique, où des systèmes numériques organisent les horaires, assignent les tâches ou contrôlent les prestations, est déjà répandue dans la finance et les transports. Sans contrôle humain adéquat, le rapport documente des erreurs systémiques et une perte de motivation. La satisfaction au travail se dégrade le plus chez les travailleurs gérés par l'IA, et progresse le plus chez les développeurs et les managers qui l'utilisent.
Le cadre juridique existe déjà. La CCT n° 39 porte sur les conséquences sociales de l'introduction de nouvelles technologies et permet d'inscrire ces évolutions dans la concertation sociale en entreprise. Le protocole d'accord 2025-2026 de la CP 200, la commission paritaire auxiliaire pour les employés, consacre un chapitre au potentiel de l'IA et souligne l'importance de la formation [2]. Ce volet social ne se confond pas avec les obligations de conformité : ni le calendrier des obligations de l'AI Act ni le traitement des données personnelles par un système d'IA ne relèvent du rapport.
Le Conseil défend enfin une logique de flexicurité : protéger le travailleur plutôt que le poste, ce qui suppose un accès réel à l'accompagnement et à la formation. Il signale au passage une faille de financement, les fonds sectoriels étant mal placés pour soutenir des transitions entre branches d'activité.
Reste le paradoxe que le rapport laisse ouvert. Le pays est en tête pour l'usage de l'IA et en retard pour la compétence qui le rend productif. Le risque documenté n'est donc pas une vague de suppressions de postes, c'est un potentiel sous-exploité tant que l'écart entre 39 % et 14 % se maintient. Un avertissement mérite d'être retenu : l'indicateur d'exposition est statique et reflète l'état actuel de la technologie. Des progrès en robotique déplaceraient l'analyse vers les métiers physiques aujourd'hui classés peu exposés, ceux-là mêmes qui composent l'essentiel des listes de pénurie.
Note de la rédaction
Aucun chiffre d'affaires, rendement, valorisation ou prévision n'est publié sans être daté et attribué à une source identifiable : rapport annuel, communiqué officiel, institution publique ou étude nommée. Un montant annoncé par une entreprise reste une déclaration de cette entreprise, pas un fait vérifié.
Sources et Références
- Conseil supérieur de l'emploi : L'intelligence artificielle et le marché du travail en Belgique, février 2026
- Conseil supérieur de l'emploi : L'intelligence artificielle et le marché du travail en Belgique, rapport intégral
- Conseil supérieur de l'emploi : Communiqué de presse du 11 février 2026
- SPF Emploi, Travail et Concertation sociale : Rapport du Conseil supérieur de l'emploi sur l'intelligence artificielle et le marché du travail
- Le Forem : Liste 2026 des métiers en pénurie en Wallonie
Le CSE belge est-il la même chose que le CSE français ?
Non. En Belgique, le CSE est le Conseil supérieur de l’emploi, un organe fédéral d’avis institué en 1995 et présidé par le ministre de l’Emploi [2]. En France, le sigle désigne une instance de représentation du personnel interne à l’entreprise.
Combien de travailleurs belges utilisent l’IA générative au travail ?
Un sur trois, soit 33 % en 2025, contre 21 % en moyenne dans l’Union européenne [2]. L’écart s’explique par la forte proportion de métiers cognitifs dans l’économie belge.
Quels secteurs belges ont le plus adopté l’IA ?
L’énergie arrive en tête avec 90 % des entreprises, devant les technologies de l’information et de la communication à 78 % et les activités spécialisées, scientifiques et techniques à 57 % [2].
Les entreprises belges perdent-elles des emplois à cause de l’IA ?
Le rapport n’observe aucune diminution de la part des personnes exerçant les professions les plus exposées à un risque de substitution [2]. Il signale en revanche des effets défavorables sur les jeunes travailleurs et sur certains indépendants.